Le poissOn magique

… que nous nous promenons. Les falaises d’Etretat sont vraiment magnifiques. Je crois apercevoir en contre bas un pêcheur dans une barque. Il remonte un énorme poisson. Ca me fait penser à Dingo et le poisson magique. Je me penche pour mieux voir. Soudain le sol se dérobe sous moi. Je crie. Je ferme les paupières.

J’ouvre un œil. L’environnement est brumeux. Le second. Je n’y vois pas plus clair. Seule la silhouette d’un gigantesque arbre au milieu de ce paysage de coton apparaît en ombre chinoise à quelques mètres. Il a dû tomber de la falaise avec moi. Une puissante source lumineuse bleue luit derrière le tronc du colosse. Un véhicule ? Pourtant tout est silencieux. Et la couleur… Soudain la lumière devient verte et disparaît, toujours sans le moindre bruit. Je n’y vois plus rien. Je tremble. J’ai froid. Je suis assis sur le sol. Je le devine couvert d’herbe. Je dois être dans un pré. A moins que ce soient de jeunes pousses de blé et je suis dans un champ. La rosée mouille le fond de mon pantalon. Je me lève, inquiet. Où suis-je ?

Le temps passe lentement. La valse des couleurs recommence encore. Puis encore des dizaines et des dizaines de fois. Le brouillard ne se lève pas. Je ne sais pas où aller. J’ai tenté de m’éloigner mais mes jambes sont lourdes et l’arbre me suit ! Mes pensées s’étirent, mes gestes ralentissent. Je ne sais pas depuis combien de temps je suis ici. Une éternité. Perdu. Immobile. Pétrifié. J’ai peur. Tout à coup, j’ai la désagréable sensation d’être aspiré… en réalité (est-ce vraiment la réalité ?), une vague de lumière pousse le nuage qui m’oppresse depuis si longtemps. Je suis dégagé du piège d’ouate et peux désormais contempler, à la lueur d’un lointain soleil bleu, tout ce qui m’entoure… et je constate, effrayé, qu’il n’y a RIEN !

Mis à part l’arbre, il n’y a rien. Je ne touche aucun sol. L’arbre flotte dans le vide. Pourtant j’ai bien la sensation d’être posé sur le sol. Je regarde au loin, cherche un horizon. Mais il n’y a pas d’horizon. Une infinité de vide. Je suis pris de vertige. Le brouillard me manque. Mais j’y pense, la rosée de tout à l’heure ? Je l’ai bien sentie ! Où est-elle passée ? Je regarde mes pieds… pas de pieds. Je tente désespérément de voir un corps… rien. Je ne suis plus rien. Pourtant je pense…

Tout à coup, tout s’accélère. La lueur bleue devient verte. Alors l’arbre se penche vers moi et me tend un fin bout de branche… ma pensée s’y accroche sans que je puisse émettre la moindre protestation. Je n’ai pas d’autre choix que celui de me laisse emporter. Par capillarité, je me sens pénétrer au cœur de la plante. Le diamètre de la branche qui m’emporte décuple. Les dimensions changent. Au fur et à mesure que l’ensemble grossit, je glisse le long de la paroi. Je suis de plus en plus petit et à mon échelle, l’espace paraît parfaitement cylindrique. Je ne distingue plus le haut du bas. Je parcours le tube le long d’une trajectoire hélicoïdale à une vitesse de plus en plus grande. Je sens que je m’étire. Je mesure des kilomètres. J’accélère encore, le diamètre de ma trajectoire grandit progressivement, je ne suis plus qu’un minuscule fil. Puis enfin, je me romps. Je suis une pensée errant au gré des courants d’airs le long d’un tube dont je ne vois pas la fin.

Ce voyage tubulaire a duré une éternité. Maintenant j’aperçois (ou je sens) des formes autour de moi. Des paysages. Je devine la mer, les montagnes, les océans ! On dirait que j’ai ralenti. Je descends vers une ville. Elle est de taille moyenne. Il y a du monde. Je me réchauffe. Le soleil doit briller. Je survole la ville au ralenti et m’approche du sol. Personne ne semble m’apercevoir. Pourtant je suis bien là et moi, je vois tout le monde ! Je… ah ! Je viens de passer de part en part du clocher de la cathédrale. Mais je suis intact. Coup d’œil vers l’arrière. Le clocher n’a gardé aucune trace de mon passage.

Je commence à apprécier cet état d’apesanteur quant à nouveau je me sens aspiré vers un bâtiment au loin. Je tente de résister pour profiter de ce paysage familier. Je suis las de cette aventure. Je ne comprends pas tout et j’ai peur de mourir. A moins que je sois déjà mort… La force est très puissante. Je tente de m’accrocher partout, mais rien ne me retient. Le monde est insaisissable. Soudain, il fait noir. Je sens la force qui continue à me tirer. Il fait plus chaud. Je me sens moite… oh non ! On me pousse maintenant. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Mais enfin je… que m’arrive-t-il, j’ai peur ! Je veux tout arrêter, retourner à Etretat. Je dois me réveiller je… ah ! J’étouffe. Il fait froid ! Ou suis-je ? D’énormes yeux me regardent, des mains me saisissent. Arrêtez ! Je veux retourner à… mais d’où viens-je ? Je suis… mais qui ? Je…

Pas d’autre solution : hurler pour me réveiller. Ce n’est qu’un mauvais rêve. Retrouver la mémoire. La mémoire de quoi d’ailleurs. Sensations nouvelles. Mes pensées deviennent éparses. Le sommeil me gagne. La faim. Je suis mort. Ca y est. Je ne vois plus quoi faire. Je m’abandonne à l’oubli. Que la vie m’emporte.

Nicolas QUENTIN
Bienne, 22 Janvier 2009

Le Temple du Soleil

Je me lève tôt ce matin. La nuit recouvre encore la ville de sa lumière orangée. Je jette un coup d’œil par la fenêtre, j’aperçois au loin les premières lueurs du jour. Dur labeur d’un seul et unique soleil qui chaque matin, en absence de nuage, doit découper dans le ciel le profil aiguisé des Alpes puis s’efforcer de placer devant le regard des matinaux observateurs des voiles d’abords violets puis roses, et enfin bleus. Lourde tâche pour ce vieil astre d’ouvrir chaque matin les nouveaux horizons pour nous les Hommes, de défricher la nuit à grands coups de rayons comme le guide la jungle à la machette.

Au soleil, si généreux donateur de chaleur et d’énergie, nous devons absolument tout !

J’observe attentivement l’ascension de cet astre miraculeux. D’abord unique rayon, il devient vite un vif brasier posé à même le sol… encore un peu de patience. Je vois désormais un magnifique disque rouge pendu à quelques centimètres au dessus de l’horizon. La montagne s’enflamme à proximité. Il monte encore légèrement et il me semble maintenant avoir devant les yeux un drapeau nippon suspendu aux étoiles… Je ne peux guère le fixer plus longtemps sans risquer de m’aveugler.

Détournement de regard. Contraste saisissant.

Le monde est gris et bleu. Mes yeux n’ayant vu jusqu’alors que le rouge du soleil levant, la ville me semble prise dans un cube de glace opaque. J’ouvre la fenêtre pour prendre un grand bol d’air et suis saisi par le froid devenu soudain si réel. Il me pénètre violemment et fige sans appel mes deux poumons. Je reste suspendu à mon destin comme le soleil quelques instants plus tôt aux cieux. Je suis prisonnier hors de ma chambre. Au cœur du monde. Le temps s’arrête…

J’ai de ce fait le privilège d’être en condition idéale pour observer paisiblement et avec davantage d’attention le magnifique spectacle qui m’est offert. Je n’y avais jusqu’alors pas prêté la moindre attention; au dessus de la ville, des centaines de cheminées crachent verticalement de larges volutes de fumées blanches. Le ciel n’est plus que le toit sans fin d’un immense temple soutenu par mille colonnes éphémères. C’est fantastique.

L’église à quelque mètre sur ma droite me sonne sept fois de reprendre connaissance car une longue journée m’attend. Mais il me manque quelque chose… Des effluves virtuelles viennent alors titiller mes imagino-neurones et c’est un grand bol d’un noir fumant qui entre en scène.

Ce café est la clé. Il me souhaite une bonne journée. Je dois dire qu’elle a très bien débuté.

Puis encore l’église dingue à me faire sursauter le moment dong sur le parquet du café renversé ding de quitter le paradis pour rejoindre dong le monde vrai et entamer une journée sur la base du modèle de la journée type des types qui ont des journées modèles. Triste sort. Dingue.

Mais aujourd’hui, contrairement aux centaines d’hiers, j’emporte avec moi de magnifiques images. Et je me dis que ce soir, il faudra que j’en parle dans mon journal…

Au Gré du Vent

Je m’ennuie.
Je regarde par la fenêtre.
Il neige aujourd’hui.
Les flocons sont nombreux.
Je m’assois sur l’un d’eux.
Je pars pour un long voyage.
Le vent me guide.
Je dépasse le Mont Blanc.
Je redescends vers le Léman.
Mon flocon perd de la vitesse.
Je chevauche un voisin.
Il fonce droit devant.
Nous sortons de la zone de turbulence.
Un rayon de soleil nous touche.
Le flocon se désintègre instantanément.
Je débute une chute vertigineuse.
Le sol se rapproche.
Un second rayon passe près de moi.
Je l’agrippe au passage.
Je vole à la vitesse de la lumière.
Je vais plus vite que mes pensées.
Je me revois hier.
Puis soudain la nuit.
Mon rayon s’évanouit.
Je ferme les yeux.
Puis je les ouvre à nouveau.
Je me retrouve assis.
Mon voyage est fini.

Nicolas QUENTIN
Bienne, 04 Février 2008

Les pOrtes du mOnde

Je me suis réveillé dans un drôle d’endroit. Très coloré. A gauche, un cube jaune, en haut un cercle rouge et en bas, un tore bleu. A droite, rien, le vide. Un chemin infini. Un chemin sans sol, sans plafond. Rien. En y regardant de plus près, j’ai repéré une petite fente dans le cube jaune alors j’y suis entré. C’était comme si je pénétrais dans une immense cathédrale. D’extérieur le cube avait une taille humaine. A peine ma tête passée, les dimensions se sont démultipliées et aujourd’hui je ne vois plus les frontières…

Une immense cathédrale. Vide au départ. Qui a grossi. Qui a rejoint l’infini. Qui s’est remplie. Progressivement jusqu’à ressembler à … c’est très étrange. Un monde différent. Un monde qui me semble familier. Un monde que je connais bien… Mais… Ca y est, je me souviens. Le plus simple, c’est que je reprenne les choses depuis le début.

J’habite une petite rue parisienne. Une de ces petites rues charmantes qu’on ne se lasse pas de parcourir, des murs couverts de lierres et des boiseries peintes de toutes les couleurs. Des odeurs de gâteaux et l’imaginaire fait le reste. Dans chaque maisonnette un monde simple, beau, un idéal, des gens heureux. Et chez moi. Des lumières tamisées, un pupitre, quelques toiles et un établi sur lequel sont rangées mes tubes de peintures. Ordonnées par teintes. Voilà déjà dix ans que je me suis installé ici. Je vis de peinture. Je survis. Je reproduis un monde intérieur, à la recherche du beau. De l’esthétique. Et chaque fois qu’une toile est finie, de drôles mais agréables sensations. Une forte attirance mais rien d’irrésistible. Un détail qui dérange. Ce n’est pas le bon endroit. Ce n’est pas là. Pas la bonne tentative. Il faut recommencer. C’est pour ça qu’un peintre peint des dizaines de toiles, qui se ressemblent, qui diffèrent peu ou beaucoup, qui n’ont rien à voir. Mais je ne l’ai compris que maintenant.

Cela faisait environ deux mois que je consacrais à cette toile. Formes et couleurs basiques et pourtant, la minutie me dévorait et je me suis laisser envahir. Des centaines d’heures pour un coup de pinceaux, des milliers de minutes à contempler un trait pour en saisir toute la portée. Des journées à anticiper le suivant pour trouver sa juste place, sa taille parfaite. Détail, précision, couleur et formes, rien. Non, je n’ai rien laissé échapper sans savoir pourquoi. Et je l’ai fini, je l’ai signé hier. Satisfait. Heureux. Comme soulagé. Alors, comme chaque soir, j’ai mangé. Puis je suis parti boire un amer chez le hongrois, un café à deux pas de là, et suis rentré ivre de bonheur et de bière pour me coucher. Et il était là, devant moi ou dans ma tête je sais plus très bien. Trois formes simples, une en bas, une en haut, une à gauche et rien à droite.

Je me suis réveillé dans ce drôle d’endroit. Très coloré. A gauche, un cube jaune, en haut un cercle rouge et en bas, un tore bleu. A droite, rien, le vide. Un chemin infini. Un chemin sans sol, sans plafond. Rien. En y regardant de plus près…

C’était comme si je pénétrais dans une immense cathédrale. Comme happé par un tourbillon. Atterrissage brutal dans une pièce vide. Comme une gigantesque cathédrale. En expansion. Je n’en vois plus les limites. Et un monde s’est construit. Du monde est venu me voir. Des gens. Beaucoup de gens. J’ai été applaudi de battements d’ailes. Je croyais rêver. Des gens étranges, très grands, chacun de couleur différente, et un langage plus proche d’un chant que de nos sons gutturaux. Ils m’ont emmené chez moi… oui, chez moi. C’est ce qu’ils m’ont dit. Je les comprends… Et j’ai regardé dans la glace. Moi, je suis violet teinté de taches vertes brillantes. Etrange. Mais j’ai compris. Compris ce que je cherchais, cette perfection, ce monde intérieur, cette quantité de toiles qui se ressemblent, diffèrent de peu ou beaucoup.

Nous, peintres, poètes, musiciens, sculpteurs, chanteurs, nous sommes sur Terre comme des enfants laissés sur des aires d’autoroutes. Par hasard. Et on cherche à partir. Mais pas de stop possible. Dans notre monde, les voies sont des passages sur des toiles, tout est dessiné, chanté, sculpté et nous glissons d’un endroit à l’autre en le réalisant, ce trajet, ce transport, selon notre goût, en dessinant, en sculptant, en chantant. Mais pour partir de la Terre, pour retourner sur notre planète, nous devons trouver le chemin hasardeux qui nous permettra de rentrer. Des dizaines de portes de sorties. La Terre, nous y sommes arrivés, un hasard. Une seule pour rentrer. Retrouver ce monde que nous avons tant rêvé à travers nos œuvres.

Il doit ainsi exister dans l’univers de nombreux îlots de gens de chez nous, perdus. Des planètes inconnues. Des chemins d’exils et tant d’autres passages de fortunes.

J’irais bien refaire un tour.

Ce que je ne comprends pas en revanche, c’est pourquoi j’ai oublié tout ça quand j’étais sur Terre…

Les humains doivent y être pour quelque chose dans cet oubli…

Nicolas QUENTIN
Paris, 20 Octobre 2003