NeurOnes à vendre

J’ai lu ce matin dans Pour la Science que des chercheurs de l’Institut Pasteur ont découvert des cellules souches de neurones au cœur du cerveau des êtres adultes, ébranlant ainsi la certitude que nous avions selon laquelle notre cerveau ne se régénère plus après 25 ans.

Moi qui depuis l’âge fatidique ne cesse d’exercer ma matière grise afin de minimiser les pertes, je trouve cette information très rassurante et je me réjouis. Je me laisse surfer sur une vague de dérives que je me plais à imaginer : commerce juteux de cellules souches de cerveaux de polytechniciens, backup de mémoire sur substrat en boîte de pétri pour contrer la maladie d’Alzheimer, légalisation du cannabis(1) dont les conséquences sur les neurones deviennent réparables(2), création d’un cerveau clone posté ad vitam aeternam derrière le pc du boulot fin de pouvoir travailler tout en restant au lit tous les matins(3)/(4), fabrication de chats et chiens qui parlent pour faciliter le dialogue avec nos Chmôlucs(5) préférés…

Ah ! Que de perspectives dans une telle découverte ! Il y a des jours où j’aime la science…

(1) l’abus de ce consommable est dangereux pour la santé. A consommer, donc, avec grande modération.
(2) si vous croyez à cette affirmation, arrêtez le (1) !
(3) pour votre santé, bougez, faites du sport et mangez des fruits et des légumes (5 portions de 120g par jour). « Surfer » sur Internet n’est pas faire du sport!
(4) voir (2).
(5) nom d’emprunt. Toute ressemblance avec un nom réel, aussi peu probable soit-elle, est fortuite.

Le prix des mOts

Si je m’en sors, ce texte va me coûter très cher. Je n’ai jamais écrit quoique ce soit mais j’ai trop parlé dans un bar sous l’effet de l’alcool. Je suis poursuivi. Et si on me rattrape, je suis ruiné. Nous avons atteint un point de non retour qui va conduire le monde à sa perte et il faut que j’en témoigne avant qu’il ne soit trop tard. Au cas où… pour ne pas commettre les mêmes erreurs si une civilisation plus sage réapparait un jour.

Avec le développement de l’électronique et la surveillance systématique, nous sommes traqués jusque dans les moments les plus intimes de notre vie. Tous nos faits et gestes sont soigneusement consignés et pourront être retenus contre nous en cas de délit majeur. L’habitude faisant, nous subissons sans maudire et tentons de trouver la liberté promise dans le rêve et les longues soirées à discuter d’évasion. Seulement l’annonce très récente de la dispersion progressive à travers le monde de milliards de verboreilles me fait l’effet d’une bombe à retardement qui vient d’être amorcée.

Cette mesure aurait pu être anodine et j’aurais même pu vanter les mérites sécuritaires de la mesure. Seulement il y a quelques mois, les autorités politicommerciales ont autorisé les entrepreneurs à déposer des noms communs car ils commençaient à tomber dans un barbarisme effrayant. Les marques déposaient des mots tels Seau d’Ah, Canna Pets, Vie Trops, Lessi’V, dans des proportions telles que l’apprentissage de l’orthographe à l’école était devenu impossible. On ne pouvait continuer à créer des mots et des orthographes uniquement pour protéger des idées et des produits. Il fallait agir. Et le langage courant a été vendu pour en assurer la conservation. C’est ainsi qu’un coca-cola qui vaut cinq euros sur la carte en coûte sept une fois commandé oralement, que le moindre service demandé à un vendeur vous est facturé en euros pas loin du nombre de mots utilisés et que le texte que vous lisez, à ce stade, va me coûter pas loin de trois cent cinquante euros.

En seulement deux ans, tout le vocabulaire de toutes les langues a été acquis par trois groupes industriels, géants informatiques qui ont verrouillé les systèmes d’information le temps de trouver une stratégie pour justifier l’achat de tous les mots. Les écrivains modestes ont arrêté leur activité faute de moyen pour payer les droits de leurs oeuvres, les autres ne croient plus en l’avenir du livre. Le cinéma et le théâtre sont devenus muets. Les gens miment et réinventent le langage des signes. Les journaux sont devenus très chers, les gratuits ont disparu.

Malgré tout, il était encore possible de discuter discrètement le soir autour d’un feu, dans la voiture ou au travail… il suffisait d’être discret dans les endroits publics, jardins où fleurissent autorité et délateurs. Et nous jouissions de cet espace de liberté encore toléré.

L’arrivée des verboreilles promet un avenir bien sombre. D’après mes renseignements, un verboreille est un micro composant électromécanique gravé sur silicium qui est capable de livrer ses coordonnées GPS, de capter et analyser les sons qui sont émis dans un rayon de trois mètres, de communiquer à la centrale les informations sur les mots que nous consommons afin de nous établir une facture à la fin de chaque mois. Un grain de sable protégé par une microbille de verre qui, une fois dans la nature, voyage, glisse sous toutes les portes, dans tous les interstices, pénètre les objets et les corps, s’insinue partout. Un milliard de milliards de verboreilles ont été fabriqués ces dernières semaines par des procédés industriels révolutionnaires extrêmement rapides, dont le développement a été financé secrètement par les trois puissants et le revenus faramineux des mots. Ce procédé défie tous les traitements plasmas et autres micro-gravures, traitements les plus fiables connus du public à ce jour. La nouvelle technique exploite les interactions énergétiques dans les collisions de molécules élémentaires d’espace temps. Je n’en dirai pas davantage sur cette technique, car je n’ai pas les moyens de m’étendre sur des sujets aussi coûteux, mais il faut avoir conscience que les verboreilles ne sont que le début d’une série de traceurs et que la liberté des individus et des peuples vit bel et bien ses dernières heures.

L’armée de verboreilles va être soufflée dans l’atmosphère. Proprement répartie sur la surface du globe. Il n’y aura pas, à terme, le moindre endroit qui puisse recueillir gratuitement des mots. Messes, repas de famille, rencontres galantes… tout deviendra payant. Et pour ceux qui ne peuvent pas payer ? Je n’ose pas imaginer ce qui a été prévu. Mais l’imagination me rattrape. Mains coupées pour ceux qui écrivent sans payer et langue arrachée pour ceux qui parlent au-delà de leurs moyens. Confinement en milieu désertique pour les récidivistes et mise en orbite pour ceux qui arriveraient à s’échapper des déserts.

On sonne à ma porte. Que faire !… je vais cacher cette page sous la dalle de la cuisine en attendant. J’ai d’autres éléments à écrire, je reviendrai…

Le document a été retrouvé sans suite…

Nicolas QUENTIN
Penthalaz, 23 Janvier 2009

Biotechnologie de pOinte

– Bonjour Monsieur. Bienvenue sur les serveurs de Sécuritâches.
– Merci. C’est très aimable à vous de me connecter si rapidement.
– Vous avez souhaité être branché en Wifi-Com-Max sur les serveurs de Sécuritâches afin de passer un entretien distant sécurisé, rapide et web-transparent pour le poste de… d’analyste comportemental. C’est exact ?
– Affirmatif Monsieur.
– Bien. Veuillez noter qu’aucune des informations vous concernant que nous recueillerons lors de cette communication ne sera divulguée en dehors des services compétents de Sécuritâches. Nous respectons la législation CNIL2053 sur le respect de la vie indépendante et le droit de chacun à ne pas être soumis à l’information massive inattendue, publiée dans l’Art. 155.32-5 de la constitution Nouvellère. Pour commencer, je vous laisse vous présenter brièvement.
– Je m’appelle IP 0041.32.339.92.19, je suis né en 2008 à Moonstadium, Universe. J’ai une programmation d’ingénieur Polysoft et suis intéressé par le comportement humain.
– Votre nationalité ?
– MG Patent.
– Pouvez-vous m’en dire davantage ?
– Mère naturelle porteuse bio originaire de France-Terre et père technologique terrien également. Il s’agit de l’inventeur Myao Setaki Amoy, Ingénieur Japonais, connu pour la fiabilité de ses enfants. Mes parents se sont installés à Moonstadium à la fin de la Guerre Noire. Grâce à la qualité génétique dont j’ai hérité, j’ai dès mon plus jeune âge été confié pour quelques milliers de dollars universels à l’entreprise Microogle dont le siège est situé au cœur de la ville, à quelques centaines de mètres du domicile familial. D’où ma nationalité MG Patent.
– Parfait. C’est très intéressant. Le poste pour lequel vous vous portez candidat requiert de grandes capacités techniques. Les tâches que vous auriez à accomplir sont assimilées à de l’espionnage psychologiciel inter galactique. Vous comprendrez que je suis contraint à vous demander des détails aussi personnels que le contenu de votre fiche personnelle n’est-ce pas ?
– Bien évidemment. Je suis équipé du système cérébral MG Chrome-IK et doté de 2.10^4 TO de mémoire morte holographique couplée à 2 TO de mémoire vive ionique. Cette vivacité me permet d’analyser en temps réel les situations les plus complexes. Mon système de vision est doté d’une technologie grand angle de 10^3 GDots m’offrant une acuité exceptionnelle même à grande distance dans des conditions de visibilité extrêmes. Système auditif équipé de micros intégrés tri-canaux avec possibilité d’entendre derrière des parois insonorisées. Un seul retour en milieu hospatelier en 102 ans pour un bénin voilage de MEMs au niveau de mon capteur olfactif Ch-N°5. Pour l’ensemble, je dispose auprès d’une assurance sérieuse d’une couverture service après embauche de 50 ans minimum. Voici mon certificat format flash-paper-6.
– C’est noté. Je vous remercie pour ces informations. Parlez-moi maintenant de vos loisirs.
– Je passe la majeure partie de mon temps libre à connecter mon port F-Time sur Canal Univers afin de rester en conditionnement avec le reste des humains, conformément à la norme ISO 4232612.3 qui prévoit des peines de coupures réseaux en cas de manquement à cette activité. Le reste du temps, je prends soin de mon corps car je me sens proche de la nature. Randonnées en gratte-ciel et baignades en stations-dépuration sont mes activités physiques favorites…
– Je vois. De nombreuses activités solitaires. C’est parfait. Votre situation familiale ?
– Programmé pour rester seul encore environ soixante ans. Je suis père de deux réseaux de neurones scolarisés sur la planète Rockball chez Cocapsi. Leurs capacités ne sont pas très techniques, mais leur comportement est irréprochable. Compte tenu de cette situation, je suis disponible à 95% pour Sécuritâches.
– Impressionnant. Vous ne dormez jamais ?
– Je souhaitais justement vous en parler. C’est un de mes majeurs atouts ! J’ai la chance de fonctionner sur un système bi-p-neuronal alternatif grâce auquel je n’ai pas besoin de m’arrêter pour me reposer.
– Excellent. Vraiment impressionnant… Avant de conclure cet entretien, j’aimerais connaître vos prétentions.
– Si vous n’y voyez pas d’objection, je préférerais que vous me formuliez directement une offre. J’accepte les dollars universels et avantages nature comme flash vacances ou tickets courants…
– Très bien. Je prends note. Je vous remercie Monsieur IP-x. Nous vous reconnecterons dès que possible pour un éventuel contrôle technique.
– Je suis à disposition.
– Au revoir.
– Merci.

Nicolas QUENTIN
Penthalaz, 06 Septembre 2008