jan 23 2009

Le prix des mOts

Si je m’en sors, ce texte va me coûter très cher. Je n’ai jamais écrit quoique ce soit mais j’ai trop parlé dans un bar sous l’effet de l’alcool. Je suis poursuivi. Et si on me rattrape, je suis ruiné. Nous avons atteint un point de non retour qui va conduire le monde à sa perte et il faut que j’en témoigne avant qu’il ne soit trop tard. Au cas où… pour ne pas commettre les mêmes erreurs si une civilisation plus sage réapparait un jour.

Avec le développement de l’électronique et la surveillance systématique, nous sommes traqués jusque dans les moments les plus intimes de notre vie. Tous nos faits et gestes sont soigneusement consignés et pourront être retenus contre nous en cas de délit majeur. L’habitude faisant, nous subissons sans maudire et tentons de trouver la liberté promise dans le rêve et les longues soirées à discuter d’évasion. Seulement l’annonce très récente de la dispersion progressive à travers le monde de milliards de verboreilles me fait l’effet d’une bombe à retardement qui vient d’être amorcée.

Cette mesure aurait pu être anodine et j’aurais même pu vanter les mérites sécuritaires de la mesure. Seulement il y a quelques mois, les autorités politicommerciales ont autorisé les entrepreneurs à déposer des noms communs car ils commençaient à tomber dans un barbarisme effrayant. Les marques déposaient des mots tels Seau d’Ah, Canna Pets, Vie Trops, Lessi’V, dans des proportions telles que l’apprentissage de l’orthographe à l’école était devenu impossible. On ne pouvait continuer à créer des mots et des orthographes uniquement pour protéger des idées et des produits. Il fallait agir. Et le langage courant a été vendu pour en assurer la conservation. C’est ainsi qu’un coca-cola qui vaut cinq euros sur la carte en coûte sept une fois commandé oralement, que le moindre service demandé à un vendeur vous est facturé en euros pas loin du nombre de mots utilisés et que le texte que vous lisez, à ce stade, va me coûter pas loin de trois cent cinquante euros.

En seulement deux ans, tout le vocabulaire de toutes les langues a été acquis par trois groupes industriels, géants informatiques qui ont verrouillé les systèmes d’information le temps de trouver une stratégie pour justifier l’achat de tous les mots. Les écrivains modestes ont arrêté leur activité faute de moyen pour payer les droits de leurs oeuvres, les autres ne croient plus en l’avenir du livre. Le cinéma et le théâtre sont devenus muets. Les gens miment et réinventent le langage des signes. Les journaux sont devenus très chers, les gratuits ont disparu.

Malgré tout, il était encore possible de discuter discrètement le soir autour d’un feu, dans la voiture ou au travail… il suffisait d’être discret dans les endroits publics, jardins où fleurissent autorité et délateurs. Et nous jouissions de cet espace de liberté encore toléré.

L’arrivée des verboreilles promet un avenir bien sombre. D’après mes renseignements, un verboreille est un micro composant électromécanique gravé sur silicium qui est capable de livrer ses coordonnées GPS, de capter et analyser les sons qui sont émis dans un rayon de trois mètres, de communiquer à la centrale les informations sur les mots que nous consommons afin de nous établir une facture à la fin de chaque mois. Un grain de sable protégé par une microbille de verre qui, une fois dans la nature, voyage, glisse sous toutes les portes, dans tous les interstices, pénètre les objets et les corps, s’insinue partout. Un milliard de milliards de verboreilles ont été fabriqués ces dernières semaines par des procédés industriels révolutionnaires extrêmement rapides, dont le développement a été financé secrètement par les trois puissants et le revenus faramineux des mots. Ce procédé défie tous les traitements plasmas et autres micro-gravures, traitements les plus fiables connus du public à ce jour. La nouvelle technique exploite les interactions énergétiques dans les collisions de molécules élémentaires d’espace temps. Je n’en dirai pas davantage sur cette technique, car je n’ai pas les moyens de m’étendre sur des sujets aussi coûteux, mais il faut avoir conscience que les verboreilles ne sont que le début d’une série de traceurs et que la liberté des individus et des peuples vit bel et bien ses dernières heures.

L’armée de verboreilles va être soufflée dans l’atmosphère. Proprement répartie sur la surface du globe. Il n’y aura pas, à terme, le moindre endroit qui puisse recueillir gratuitement des mots. Messes, repas de famille, rencontres galantes… tout deviendra payant. Et pour ceux qui ne peuvent pas payer ? Je n’ose pas imaginer ce qui a été prévu. Mais l’imagination me rattrape. Mains coupées pour ceux qui écrivent sans payer et langue arrachée pour ceux qui parlent au-delà de leurs moyens. Confinement en milieu désertique pour les récidivistes et mise en orbite pour ceux qui arriveraient à s’échapper des déserts.

On sonne à ma porte. Que faire !… je vais cacher cette page sous la dalle de la cuisine en attendant. J’ai d’autres éléments à écrire, je reviendrai…

Le document a été retrouvé sans suite…

Nicolas QUENTIN
Penthalaz, 23 Janvier 2009


jan 22 2009

Le poissOn magique

… que nous nous promenons. Les falaises d’Etretat sont vraiment magnifiques. Je crois apercevoir en contre bas un pêcheur dans une barque. Il remonte un énorme poisson. Ca me fait penser à Dingo et le poisson magique. Je me penche pour mieux voir. Soudain le sol se dérobe sous moi. Je crie. Je ferme les paupières.

J’ouvre un œil. L’environnement est brumeux. Le second. Je n’y vois pas plus clair. Seule la silhouette d’un gigantesque arbre au milieu de ce paysage de coton apparaît en ombre chinoise à quelques mètres. Il a dû tomber de la falaise avec moi. Une puissante source lumineuse bleue luit derrière le tronc du colosse. Un véhicule ? Pourtant tout est silencieux. Et la couleur… Soudain la lumière devient verte et disparaît, toujours sans le moindre bruit. Je n’y vois plus rien. Je tremble. J’ai froid. Je suis assis sur le sol. Je le devine couvert d’herbe. Je dois être dans un pré. A moins que ce soient de jeunes pousses de blé et je suis dans un champ. La rosée mouille le fond de mon pantalon. Je me lève, inquiet. Où suis-je ?

Le temps passe lentement. La valse des couleurs recommence encore. Puis encore des dizaines et des dizaines de fois. Le brouillard ne se lève pas. Je ne sais pas où aller. J’ai tenté de m’éloigner mais mes jambes sont lourdes et l’arbre me suit ! Mes pensées s’étirent, mes gestes ralentissent. Je ne sais pas depuis combien de temps je suis ici. Une éternité. Perdu. Immobile. Pétrifié. J’ai peur. Tout à coup, j’ai la désagréable sensation d’être aspiré… en réalité (est-ce vraiment la réalité ?), une vague de lumière pousse le nuage qui m’oppresse depuis si longtemps. Je suis dégagé du piège d’ouate et peux désormais contempler, à la lueur d’un lointain soleil bleu, tout ce qui m’entoure… et je constate, effrayé, qu’il n’y a RIEN !

Mis à part l’arbre, il n’y a rien. Je ne touche aucun sol. L’arbre flotte dans le vide. Pourtant j’ai bien la sensation d’être posé sur le sol. Je regarde au loin, cherche un horizon. Mais il n’y a pas d’horizon. Une infinité de vide. Je suis pris de vertige. Le brouillard me manque. Mais j’y pense, la rosée de tout à l’heure ? Je l’ai bien sentie ! Où est-elle passée ? Je regarde mes pieds… pas de pieds. Je tente désespérément de voir un corps… rien. Je ne suis plus rien. Pourtant je pense…

Tout à coup, tout s’accélère. La lueur bleue devient verte. Alors l’arbre se penche vers moi et me tend un fin bout de branche… ma pensée s’y accroche sans que je puisse émettre la moindre protestation. Je n’ai pas d’autre choix que celui de me laisse emporter. Par capillarité, je me sens pénétrer au cœur de la plante. Le diamètre de la branche qui m’emporte décuple. Les dimensions changent. Au fur et à mesure que l’ensemble grossit, je glisse le long de la paroi. Je suis de plus en plus petit et à mon échelle, l’espace paraît parfaitement cylindrique. Je ne distingue plus le haut du bas. Je parcours le tube le long d’une trajectoire hélicoïdale à une vitesse de plus en plus grande. Je sens que je m’étire. Je mesure des kilomètres. J’accélère encore, le diamètre de ma trajectoire grandit progressivement, je ne suis plus qu’un minuscule fil. Puis enfin, je me romps. Je suis une pensée errant au gré des courants d’airs le long d’un tube dont je ne vois pas la fin.

Ce voyage tubulaire a duré une éternité. Maintenant j’aperçois (ou je sens) des formes autour de moi. Des paysages. Je devine la mer, les montagnes, les océans ! On dirait que j’ai ralenti. Je descends vers une ville. Elle est de taille moyenne. Il y a du monde. Je me réchauffe. Le soleil doit briller. Je survole la ville au ralenti et m’approche du sol. Personne ne semble m’apercevoir. Pourtant je suis bien là et moi, je vois tout le monde ! Je… ah ! Je viens de passer de part en part du clocher de la cathédrale. Mais je suis intact. Coup d’œil vers l’arrière. Le clocher n’a gardé aucune trace de mon passage.

Je commence à apprécier cet état d’apesanteur quant à nouveau je me sens aspiré vers un bâtiment au loin. Je tente de résister pour profiter de ce paysage familier. Je suis las de cette aventure. Je ne comprends pas tout et j’ai peur de mourir. A moins que je sois déjà mort… La force est très puissante. Je tente de m’accrocher partout, mais rien ne me retient. Le monde est insaisissable. Soudain, il fait noir. Je sens la force qui continue à me tirer. Il fait plus chaud. Je me sens moite… oh non ! On me pousse maintenant. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Mais enfin je… que m’arrive-t-il, j’ai peur ! Je veux tout arrêter, retourner à Etretat. Je dois me réveiller je… ah ! J’étouffe. Il fait froid ! Ou suis-je ? D’énormes yeux me regardent, des mains me saisissent. Arrêtez ! Je veux retourner à… mais d’où viens-je ? Je suis… mais qui ? Je…

Pas d’autre solution : hurler pour me réveiller. Ce n’est qu’un mauvais rêve. Retrouver la mémoire. La mémoire de quoi d’ailleurs. Sensations nouvelles. Mes pensées deviennent éparses. Le sommeil me gagne. La faim. Je suis mort. Ca y est. Je ne vois plus quoi faire. Je m’abandonne à l’oubli. Que la vie m’emporte.

Nicolas QUENTIN
Bienne, 22 Janvier 2009


sept 9 2008

Biotechnologie de pOinte

- Bonjour Monsieur. Bienvenue sur les serveurs de Sécuritâches.
- Merci. C’est très aimable à vous de me connecter si rapidement.
- Vous avez souhaité être branché en Wifi-Com-Max sur les serveurs de Sécuritâches afin de passer un entretien distant sécurisé, rapide et web-transparent pour le poste de… d’analyste comportemental. C’est exact ?
- Affirmatif Monsieur.
- Bien. Veuillez noter qu’aucune des informations vous concernant que nous recueillerons lors de cette communication ne sera divulguée en dehors des services compétents de Sécuritâches. Nous respectons la législation CNIL2053 sur le respect de la vie indépendante et le droit de chacun à ne pas être soumis à l’information massive inattendue, publiée dans l’Art. 155.32-5 de la constitution Nouvellère. Pour commencer, je vous laisse vous présenter brièvement.
- Je m’appelle IP 0041.32.339.92.19, je suis né en 2008 à Moonstadium, Universe. J’ai une programmation d’ingénieur Polysoft et suis intéressé par le comportement humain.
- Votre nationalité ?
- MG Patent.
- Pouvez-vous m’en dire davantage ?
- Mère naturelle porteuse bio originaire de France-Terre et père technologique terrien également. Il s’agit de l’inventeur Myao Setaki Amoy, Ingénieur Japonais, connu pour la fiabilité de ses enfants. Mes parents se sont installés à Moonstadium à la fin de la Guerre Noire. Grâce à la qualité génétique dont j’ai hérité, j’ai dès mon plus jeune âge été confié pour quelques milliers de dollars universels à l’entreprise Microogle dont le siège est situé au cœur de la ville, à quelques centaines de mètres du domicile familial. D’où ma nationalité MG Patent.
- Parfait. C’est très intéressant. Le poste pour lequel vous vous portez candidat requiert de grandes capacités techniques. Les tâches que vous auriez à accomplir sont assimilées à de l’espionnage psychologiciel inter galactique. Vous comprendrez que je suis contraint à vous demander des détails aussi personnels que le contenu de votre fiche personnelle n’est-ce pas ?
- Bien évidemment. Je suis équipé du système cérébral MG Chrome-IK et doté de 2.10^4 TO de mémoire morte holographique couplée à 2 TO de mémoire vive ionique. Cette vivacité me permet d’analyser en temps réel les situations les plus complexes. Mon système de vision est doté d’une technologie grand angle de 10^3 GDots m’offrant une acuité exceptionnelle même à grande distance dans des conditions de visibilité extrêmes. Système auditif équipé de micros intégrés tri-canaux avec possibilité d’entendre derrière des parois insonorisées. Un seul retour en milieu hospatelier en 102 ans pour un bénin voilage de MEMs au niveau de mon capteur olfactif Ch-N°5. Pour l’ensemble, je dispose auprès d’une assurance sérieuse d’une couverture service après embauche de 50 ans minimum. Voici mon certificat format flash-paper-6.
- C’est noté. Je vous remercie pour ces informations. Parlez-moi maintenant de vos loisirs.
- Je passe la majeure partie de mon temps libre à connecter mon port F-Time sur Canal Univers afin de rester en conditionnement avec le reste des humains, conformément à la norme ISO 4232612.3 qui prévoit des peines de coupures réseaux en cas de manquement à cette activité. Le reste du temps, je prends soin de mon corps car je me sens proche de la nature. Randonnées en gratte-ciel et baignades en stations-dépuration sont mes activités physiques favorites…
- Je vois. De nombreuses activités solitaires. C’est parfait. Votre situation familiale ?
- Programmé pour rester seul encore environ soixante ans. Je suis père de deux réseaux de neurones scolarisés sur la planète Rockball chez Cocapsi. Leurs capacités ne sont pas très techniques, mais leur comportement est irréprochable. Compte tenu de cette situation, je suis disponible à 95% pour Sécuritâches.
- Impressionnant. Vous ne dormez jamais ?
- Je souhaitais justement vous en parler. C’est un de mes majeurs atouts ! J’ai la chance de fonctionner sur un système bi-p-neuronal alternatif grâce auquel je n’ai pas besoin de m’arrêter pour me reposer.
- Excellent. Vraiment impressionnant… Avant de conclure cet entretien, j’aimerais connaître vos prétentions.
- Si vous n’y voyez pas d’objection, je préférerais que vous me formuliez directement une offre. J’accepte les dollars universels et avantages nature comme flash vacances ou tickets courants…
- Très bien. Je prends note. Je vous remercie Monsieur IP-x. Nous vous reconnecterons dès que possible pour un éventuel contrôle technique.
- Je suis à disposition.
- Au revoir.
- Merci.

Nicolas QUENTIN
Penthalaz, 06 Septembre 2008